Le Patronat Français Courtise Le Milliardaire Nigérian Tony Elumelu

1st December 2015

Le Monde

C’est une figure de proue de la nouvelle génération d’entrepreneurs nigérians qui est venue, les 12 et 13 novembre, à la rencontre des patrons français. Et pourtant, entre l’industriel et l’investisseur Tony Elumelu, 52 ans, et les caciques du Medef, il y a un fossé. Les deux mondes se sont d’abord rencontrés début octobre lors d’une visite d’une délégation de l’organisation patronale française au Nigeria menée par son président, Pierre Gattaz, et le responsable du comité Afrique, Patrick Lucas. Ils avaient tenu à s’entretenir avec Tony Elumelu.

A la tête de la société d’investissement privée Heirs Holding, et du plus important conglomérat coté en Bourseau Nigeria, Transcorp, l’homme d’affaires investit tous azimuts : hydrocarbures, agroalimentaire, hôtellerie, santé, banques et finance, énergie et infrastructure. Or Tony Elumelu est aussi un philanthrope engagé dans le développement du continent. Convaincu que le chômage des jeunes constitue une « menace », il a ainsi décidé de consacrer au cours des dix prochaines années 100 millions de dollars (94 millions d’euros) poursoutenir 10 000 jeunes entrepreneurs africains. C’est aussi lui, convaincu des vertus du secteur privé en matière de développement, qui a théorisé le concept d’« africapitalisme » et lui a consacré un institut.

A la mi-novembre à Paris, Tony Elumelu a prêté son image et partagé son expérience lors du lancement deLeAD Campus, un nouveau programme de Sciences Po Paris, notamment soutenu par l’Agence française de développement (AFD, partenaire du Monde Afrique), dont l’objectif est de former les futurs leaders africains.

Le programme, qui dure cinq mois et coûte 12 000 euros, s’adresse à des dirigeants issus du secteur privé, entrepreneurs, patrons de PME, cadres de haut niveau de grandes entreprises locales ou de multinationales, et ceux du secteur public, du monde associatif et de la société civile. Il est piloté par les entreprises françaises actives sur le continent, comme Danone, par le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), par le Medef et par la Fondation AfricaFrance. La mise en œuvre, elle, est assurée par quatre institutions africaines et françaises : Sciences Po (France), l’Institut supérieur du management de Dakar (Sénégal), la Graduate School of Development Policy and Practice de l’Université du Cap (Afrique du Sud) avec l’appui du Centre d’études financières, économiques et bancaires (CEFEB) de l’AFD.

Lors de la cérémonie de lancement, Tony Elumelu s’est entretenu avec un parterre de patrons français avides d’opportunités d’affaires dans son pays natal. « J’ai déjà des partenaires en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Asie, explIque-t-il. Je crois à cette idée de village global dans lequel nous vivons. Il me semble qu’il y a eu un changement de vision de la part des entrepreneurs français à l’égard de l’Afrique. Et, dans cette nouvelle ère, les entrepreneurs africains recherchent des partenariats économiques à double sens, gagnant-gagnant ».

M. Elumelu sourit lorsqu’on lui demande ce que ça fait de discuter d’affaires avec des patrons français de vingt ans plus âgés que lui. Lui n’en a cure et reste concentré sur les chiffres et l’indicateur de retour sur investissement. Il note sans se presser les opportunités d’affaires en France. « J’explore et je regarde les éventuels secteurs où je pourrais investir. Mais cela prend du temps, il faut faire les vérifications d’usage », lâche-t-il.

Son détachement n’est pas sans rappeler celui de la « princesse angolaise », Isabelle Dos Santos, qui a racheté l’un après l’autre au Portugal, l’ancienne puissance coloniale, les fleurons de la banque, des télécoms et d’autres secteurs. Sauf que Tony Elumelu n’est pas fils d’un président au pouvoir depuis plus de trente-six ans, nourri au pétrole et aux diamants, mais un entrepreneur redoutable, exigeant et subtil qui soigne ses acquisitions et le choix de ses partenaires. Les groupes français le courtisent désormais pour pénétrer le marché du Nigeria, devenu la première puissance économique du continent, avec une croissance frôlant les 7 % ces dix dernières années. Tony Elumelu veut prendre son temps.